Pour l’abolition de la note scolaire

Au lieu des examens, le chef-d’œuvre pédagogique

Article paru dans Dialogue, n°92 (Printemps 1999)
mardi 5 août 2008

Coup de théâtre

Je le dénonce à Monsieur le Ministre. La séance est levée.

Je suis à la tribune, une longue table tendue de vert, sur une estrade.

Il est là, à côté de moi. C’est mon supérieur hiérarchique.

Je n’en crois pas mes oreilles.

Tandis qu’il s’en va, les regards se tournent vers moi. Oui, je vais être appelé à Bruxelles pour m’expliquer. Oui, je vais devoir trouver autre chose ...

Les quatre-vingts instits qui remplissent la Salle des mariages de Lodelinsart, c’est moi qui les ai invités. Ils sont venus débattre avec l’inspecteur principal (équivalent belge de l’inspecteur d’Académie) et moi (sorte d’inspecteur de l’Éducation Nationale en charge d’un canton scolaire) sur la question des examens régionalisés de fin d’école primaire.

Argumentation

Pendant vingt minutes, à ce public, j’ai rappelé mon point de vue :

  • d’une part l’évaluation des façons de résoudre un problème est importante. Elle apprend, en effet, à raisonner, collaborer, comprendre l’autre, garder ou changer son opinion en sachant pourquoi, accepter l’erreur comme étape de la cognition, s’abstenir de porter des jugements sur les personnes, écouter, s’exprimer. C’est en fait un exercice de métacognition, une analyse réflexive sur les processus de pensée, sur les attitudes. Bref, c’est très formateur, l’évaluation.
  • en revanche, le contrôle des connaissances est, à mon sens, illusoire, inutile et nocif.
    • Illusoire : la réponse factuelle à une question partielle et partiale, réponse souvent univoque, cache la réelle capacité de raisonner et de créer des élèves. C’est un produit qui montre simplement si on peut ou non répondre. L’essentiel est raté.
    • Inutile : répondre, même correctement, n’apprend rien aux élèves puisqu’ils savent déjà. Une mauvaise réponse, elle, pourrait constituer un défi en indiquant ce que l’on va apprendre ... mais on est loin du compte lors des interros-terreurs !
    • Nocif : un travail individuel pour des points est compétitif et pousse à étudier afin d’avoir des points et non de la science, et (attitude schizophrénique) à avoir peur et non confiance.

Après mon petit discours, mon supérieur a coupé court en disant qu’il ne s’agissait plus pour moi d’argumenter mais de me soumettre : “Votre inspecteur a raison dans ses idées, mais je lui ai donné l’ordre d’organiser des examens de fin d’école primaire. Il refuse ...

Cela se passait au printemps 1979.

Surréalisme (belge)

Quelques semaines plus tôt, j’avais reçu une lettre recommandée. C’était mon chef qui me convoquait à une réunion d’inspecteurs où mon cas serait jugé. Hum !

Quand je m’y suis présenté, mes douze collègues m’attendaient. Tous me reprochèrent mon refus d’organiser avec eux des examens normatifs pour les élèves de 12 ans ... alors que j’y avais participé l’année précédente (par faiblesse !). Discussion animée au terme de laquelle j’ai proposé de ... recourir au peuple !

Etonnant : un débat contradictoire entre l’inspecteur principal et moi était accepté !

Et maintenant, que vais-je faire ?

En tant qu’instigateur du G.B.E.N. (Groupe Belge d’Education Nouvelle), j’ai été sollicité par Henri Bassis pour écrire un article dans Dialogue [1] afin d’y développer mon point de vue sur les examens et la note. J’ai donc rédigé L’objection de conscience à la notation, article paru dans le numéro 60 de décembre 1987.

Parmi les solutions alternatives aux examens notés habituels, il y avait : “Remplacer les examens traditionnels, peu à peu, par la présentation d’un chef-d’œuvre, par chaque élève (travail global décloisonné, personnel), devant un auditoire. Sujets à caractère général ou social”. A la suite de ce texte et d’autres écrits, j’ai été sollicité pour des conférences dans des écoles progressistes lasses du système des examens traditionnels. Au lieu de simplement discourir, j’ai développé la démarche décrite dans la revue du G.F.E.N.

Depuis juin 1987, dans une école bruxelloise surtout peuplée d’immigrés, une équipe a retenu ma proposition alternative et a voulu développer un chef-d’œuvre pédagogique.

Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre pédagogique ?

Un chef-d’œuvre pédagogique, pour le Robert, c’est une “œuvre capitale et difficile qu’un artisan devait faire pour recevoir la maîtrise dans sa corporation”.

On peut ajouter à cet éclairage que l’ouvrage en question était (et est encore) réalisé par les Compagnons du Tour de France, dans un esprit élitiste et de dépassement de soi en vue d’une qualification professionnelle estimée.

Célestin Freinet a repris cette idée pour remplacer les examens qu’il qualifiait d’épreuves “déplorables, antipédagogiques et inhumaines”. Il faisait faire un travail concret à ses “maîtres-écoliers” : scier, assembler, essayer, réparer, etc. ce qui nécessitait l’usage de la lecture, du calcul ... Il fallait, par exemple, construire un four à pain, une station météo ...

A notre époque, bien des élèves vivent en ville, en appartement, coupés des réalités du début du siècle. Ils disposent toutefois de bonnes sources d’information à l’école et parfois chez eux.

Le chef-d’œuvre pédagogique, qui remplace les examens habituels, devient donc une nouvelle occasion de développer la recherche et la communication. C’est une allocution où l’élève doit intéresser un public sur un sujet de son choix étudié de manière multidisciplinaire et sociale.

Par qui ?

Le chef-d’œuvre pédagogique est une pratique transversale et progressive, c’est-à-dire qu’elle intéresse tous les élèves chaque année. En Belgique, en primaire, le chef-d’œuvre de fin d’étude est un couronnement et un passage initiatique de l’enfance à l’adolescence. Dans les collectifs d’alphabétisation pour adultes, c’est une réhabilitation des personnes à leurs propres yeux et aux yeux de leur famille. C’est parfois une véritable psychothérapie que d’affronter des sujets cruciaux comme la drogue, l’inceste, ... en public.

Couronnement

Dès les premières années de scolarité, les élèves se familiarisent avec les exposés. Au début, les sujets sont déjà au choix libre de chacun et ne rencontrent que quelques objectifs : parler devant tout le monde, montrer des panneaux ou des diapositives, proposer un jeu-recherche.

Plus l’élève grandit, plus il étoffe son intervention par des éléments de géographie, histoire, sciences, art culinaire, usage du caméscope, de l’enquête, des mathématiques ...

En fin de scolarité primaire, pendant une heure ou plus, chacun prouvera sa capacité à lire de plusieurs manières, à utiliser les sources d’information, rédiger un fascicule, relier différents champs disciplinaires, animer un public et faire voir les rapports de son sujet avec l’art ainsi que les aspects sociétaux.

Tout au long de l’année

L’école réunit les élèves de fin de cycle, les parrains ou marraines, les parents. D’anciens élèves témoignent. Des vidéos montrent des réalisations antérieures. Les groupes se forment pour élaborer des questions. Les rôles de la classe coopérative se définissent. Celle-ci fait le point régulièrement sur l’avancement des travaux, tout le monde collecte des informations pour chacun.
Au mois de juin, les présentations se succèdent devant toute l’école.

Certification

L’élève qui a l’âge requis et qui est jugé suffisamment maître du programme est invité à présenter son chef-d’œuvre. Il est ainsi automatiquement assuré de réussir. N’en va-t-il pas de même lorsqu’on présente une thèse de doctorat à l’université ?

La présentation du chef-d’œuvre pédagogique est donc un cérémonial de passage symbolique et une fête. Toute l’énergie de l’élève est tendue vers le souci de respecter le public et de lui faire apprendre des choses intéressantes. Tous les élèves des petites classes sont là et comprennent qu’un jour ce sera leur tour. Une petite réception du lauréat et de ses proches clôt la cérémonie.

Panacée ?

Dans leur ouvrage L’éducation postmoderne, Pourtois et Desmet consacrent une partie de chapitre à la “Pédagogie du chef-d’œuvre”. Ils disent :

« P. Meirieu propose une pratique qui rejoint celle du chef-d’œuvre au niveau du Brevet des Collèges. Au lieu des épreuves traditionnelles qu’il comporte, on demanderait aux élèves d’élaborer un dossier documentaire sur une profession de leur choix, en leur imposant simplement un certain nombre de contraintes ayant trait à la forme (orthographe, style, mise en page, illustration) et au fond (présence de diverses approches : historique, géographique, économique ...).
Chaque élève aurait à “soutenir” son dossier devant un jury composé de deux professeurs et d’un professionnel. Cette pratique ferait ainsi appel au travail interdisciplinaire, à une préparation active par chaque élève de son orientation, à un travail sur des capacités méthodologiques (techniques de l’entretien, rédaction d’une note de synthèse, confection de graphiques, etc.) et à une ouverture sur le monde économique.
L’élaboration d’un “mémoire” de fin d’études supérieures ou la rédaction d’une thèse doctorale ne relèvent-elles pas aussi de la pédagogie du chef-d’œuvre ? Pourquoi cette pratique devrait-elle rester l’apanage des niveaux d’études supérieures ?
 »

Aucun texte légal ne faisant des examens une obligation [2] on s’en passe depuis 7 ans et on s’en trouve bien. Tous les parents comprennent et acceptent cette éducation nouvelle.

Limites

Il reste néanmoins vrai que le chef-d’œuvre pédagogique est loin de couvrir tous les contenus des disciplines scolaires inscrites aux programmes. L’étude de la grammaire en classe-laboratoire, la création mathématique, l’orthographe-conquête, le goût immodéré de la poésie, etc., tout cela s’acquiert en classe à côté du chef-d’œuvre pédagogique. Celui-ci occupe l’horaire comme le fait un projet c’est-à-dire le temps qu’il faut.

Déviances

Dans une école très bourgeoise, au sud de Bruxelles, le chef-d’œuvre pédagogique devient une compétition. Là, certains parents snobs sont allés jusqu’à mettre la secrétaire du papa au service du fiston pour que le chef-d’œuvre de celui-ci soit le meilleur de la classe. Ailleurs, on maintient tous les examens et on multiplie les exigences pour le chef-d’œuvre ... avec réussites, grades et échecs évidemment.

En bref, une cohérence

- A enseignement traditionnel, examens du même type pour “vérifier”, donc pour maintenir sous pression des élèves jugés incapables de se construire comme des personnes responsables. “Il faut bien contrôler” entend-on dire. Ma question : pour quoi faire du résultat, surtout quand les élèves quittent l’école ?

- A Éducation Nouvelle, évaluation et projet où l’élève s’engage pour de bon et se prouve à lui-même qu’il est immensément capable.

L’éducation n’est-elle pas un choix ?

Perspectives

Où en est l’idée de remplacer les examens par un travail personnel qui non seulement implique l’élève et instruit ses condisciples, mais modifie le regard sur le but de l’éducation ? L’idée se porte toute seule. En Belgique, quelques écoles adoptent la formule du chef-d’œuvre pédagogique. C’est toutefois dans le secteur de l’alphabétisation des adultes et dans les prisons que le chef-d’œuvre a pris le plus d’extension. Là, il tiendra prochainement lieu d’épreuve légale pour l’obtention du Certificat d’Études de Base, il remplacera [3] les examens traditionnels, inventés et appliqués par les inspecteurs.

Ainsi donc, en vingt ans, une désobéissance a engendré un projet de loi émancipateur. Le chef-d’œuvre a donc de beaux jours devant lui : un vaste champ d’innovation, un banc d’essai pour harmoniser des pratiques d’éducation nouvelle avec un passage initiatique réussi par tous

Charles Pepinster

- Instigateur du GBEN (Groupe Belge d’Éducation Nouvelle - 1983)
- Fondateur de la Maison des Enfants, à Buzet (Floreffe, Belgique)
- Ancien inspecteur cantonal

[1Dialogue est la revue éditée par le Groupe Français d’Education Nouvelle.

[2Ce n’est malheureusement plus vrai aujourd’hui : cet article a été écrit avant la parution, en Belgique, d’un décret rétrograde rendant les épreuves externes standardisées obligatoires.

[3C’est aujourd’hui chose faite : le chef-d’œuvre pédagogique est actuellement utilisé dans les prisons et le secteur de l’alphabétisation.


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