Pour l’abolition de la note scolaire

L’objection de conscience à la notation

Une clé pour l’avenir de l’éducation
mercredi 6 août 2008

Pourquoi une démarche en docimologie ?

Une démarche en docimologie (science et pratique du contrôle des connaissances) peut être au cœur d’une révolution éducative si on la centre sur la NOTE. En effet, sans négliger l’intérêt d’une étude sur les questionnaires et les modalités de passation des examens, nous prendrons la note “paiement du travail”, “monnaie de l’école” comme analyseur.

Pourquoi ce parti-pris ?

Parce qu’il nous semble VAIN de monter des démarches d’apprentissage en sciences, maths, etc., voire même d’organiser une classe coopérative faisant une large place à des projets sociaux SI, en même temps, on maintient la mystification des points, si on tarifie les productions des élèves au cours de leur formation générale obligatoire, comme s’il était légitime et possible de cerner l’humain avec des nombres, bref si on classe - et déclasse - des élèves en formation.

Notre analyse comportera, néanmoins, deux restrictions que nous ne traiterons pas ici : les profils de qualification / non qualification des étudiants en terminale, ainsi que le recours à une note-défi (en complicité avec les élèves) dans des établissements scolaires où tous les autres professeurs notent d’une manière (im)pitoyable.

Pour qui une démarche en docimologie ?

D’abord ... pour soi ! Car même si on sait l’extrême variété des notes entre examinateurs, il faut VIVRE cette réalité pour l’APPRENDRE vraiment, c’est-à-dire la tenir pour soi comme un éclairage puissant.

Ensuite ... pour nos propres élèves, leurs parents, nos collègues car TOUS sont intoxiqués par la note au point où ils disent ne pas pouvoir s’en passer (comme le drogué réclame sa drogue) pour “bien étudier à l’école”.


Voici à présent les modalités d’une démarche en 5 étapes étalées sur 3 heures environ

I. Missions impossibles

Ils sont 144 dans une grande salle : des enseignants pour la plupart, quelques parents, psychologues, professeurs d’école normale [1], représentants de P.O., directeurs d’écoles primaires, étudiants à l’école normale ... Tous vont vivre une démarche de construction des savoirs en docimologie.

Dispersion dans 6 locaux avec 6 animateurs. Entrons dans un de ces lieux de réflexion sur l’évaluation.

Sur les 24 pupitres, la même page (photocopiées en 144 exemplaires !). Extraite d’un cahier d’élève, Charles, 15 ans, 3 ans de retard. Texte copié au vol pendant la leçon d’histoire. Plus de 50 fautes d’orthographe.

Mission 1 :
“Appréciez l’orthographe par une note sur 20
.

Travail individuel : 6 minutes
Chaque participant corrige la même copie, puis est invité à porter sa note sur 20 sur un petit carton, discrètement. Ces petits cartons sont aussitôt ramassés.

Mission 2 :
Groupez-vous par huit
pour réaliser une grande affiche où figureront :
- une note commune sur 20,
- vos critères de correction,
- le nombre de fautes,
- une remarque verbale faite à l’élève,
- un pronostic sur son avenir.

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Annexe 1 - Répartition des notes

Ces affiches sont gardées discrètement dans chaque sous-groupe et ne seront exposées qu’en fin de séance.

PLUS VRAI QUE NATURE

A ce moment, dans les 6 ateliers, les 144 participants vont vivre “une scène de la vie scolaire”, très ordinaire extérieurement. Restons dans un de nos 6 locaux où la première déception vis-à-vis de l’idée d’une notation possible ... a déjà pu se vivre. Nous allons pousser les choses un peu plus loin. Et puisque la notation concerne les parents, ceux-ci vont intervenir dans deux jeux de rôles.

Mission 3 :

Le groupe sévère (note basse portée sur l’affiche) et le groupe indulgent doivent chacun choisir un participant qui jouera le rôle du professeur recevant les parents du petit Charles. Dans le groupe intermédiaire, un papa, une maman ...

Les 2 professeurs se retirent, avec, comme consigne :

Vous serez appelés, en tant que professeur de français, à recevoir les parents lors d’une rencontre personnalisée qui suit les examens. Le professeur n°1 puis le professeur n°2 rencontreront successivement le même couple. Ne communiquez pas entre vous.

Mission 4 :

Aux 22 participants, l’animateur expose le statut social des parents qui vont rencontrer d’abord le professeur sévère ; le véritable élève qui a écrit ce texte avait des parents assez lucides sur l’école et ses enjeux : le père, ingénieur, la mère ménagère (s’occupant d’œuvres charitables ...). (On pourrait avoir affaire à un autre couple, à décrire en vérité.)

On évoque les points sur lesquels les parents vont insister : pourquoi des points, quels critères, etc.

II. Jeux de rôles

Le professeur entre, s’assied à une table. Derrière celle-ci, deux chaises bientôt occupées par les parents du petit Charles.

Le grand groupe suit la scène. Le professeur indulgent n’y assiste pas. Après cette première dramatisation, on met au point le deuxième représentation : même statut social des parents, exigences qu’ils formuleront. Le professeur indulgent entre et c’est le second jeu de rôle ...

RIRES JAUNES

- Moi, Monsieur, je suis officier de gendarmerie et je considère que 15/20, c’est insensé pour une copie où il y a 50 fautes ... de votre propre aveu !

- Chez nous, Madame, on ne connait pas l’orthographe, mais si vous mettez zéro, c’est que tous les mots sont faux ?

- Vous refusez de mettre des points ou bien des notes (satisfaisant, insuffisant, ...) mais quand il devra passer un examen d’orthographe pour être pompier, il devra être habitué. Là, on compte avec des points ...

- Qui est-ce qui vous a appris à noter ?

- Vous ne croyez pas que si vous faisiez écrire Charles pour de bon, dans des groupes de solidarité, il vous demanderait à savoir l’orthographe ... et vous n’auriez plus à inverser les rôles ?

- Pourquoi mettez-vous 15/20, alors que j’ai fait corriger la même page par un autre professeur qui a mis 18 et par un autre qui a mis 4/20 ?

Ces réparties font éclater de rire le public ... et provoquent un malaise insoutenable : depuis des années (dès les stages d’école normale), on note avec bonne conscience ... et cela ne sera plus possible. Alors ??? On a obéi à une tradition “institutionnalisée”, renforcée par des Ministres. On a été professeur gentil, obéissant, facile, c’est le rêve de toute hiérarchie.
Un enfant gentil, obéissant, facile, c’est le rêve de tout éducateur. Mais pense-t-on jamais à cet homme veule et lâche qu’il risque de devenir ?
Ces paroles terribles de Janusz Korczak - ce médecin non-juif qui a voulu accompagner ses élèves du ghetto de Varsovie dans la mort - résonnent dans les têtes ...

UN CONSTAT INSUPPORTABLE

Cent quarante participants environ ont noté sur 20 en toute bonne foi ! Quelques-uns ont refusé de noter mais ont accepté la rencontre avec les parents pourtant axée sur la notation !

Les notes individuelles varient de 0 à 20. On trouve 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20 bien répartis ... ainsi que de nombreux demi-points (voire des quarts de point !)
Les notes collectives varient de 0 à 15 mais reflètent souvent un rabotage des notes individuelles extrêmes.
Le nombre de fautes ? de 15 à 55.

Les critères sont ahurissants, les remarques faites à l’élève sont paternalistes et les pronostics souvent réservés ou absents.
Personne n’a refusé le système, c’est-à-dire la notation et la rencontre bidon avec parents à envelopper !!!

Discussion générale sur les deux premières étapes. Affichage des critères, notes, remarques, pronostics rédigés en groupes.

QUE VOULIEZ-VOUS QU’ILS FISSENT ?

Avant de répondre, des questions bien plus graves sont à poser :

Pourquoi obéissent-ils ? Pire ... A quoi obéissent-ils ?

Hypothèse :

- ils n’en savent rien pour la plupart ... c’est l’habitude contractée dès le plus jeune âge, dès les stages d’École Normale. Mais quand la conscience soudaine se fait ... alors on rationalise pour se protéger de l’angoisse SANS PASSER A UNE RÉVOLUTION MENTALE.

Les réactions les plus habituelles sont :

- ÉRUDITS : “Nous savions l’extrême variabilité de la note ... depuis les travaux d’Henri Pieron, de Fernand Hotyat ou de De Landsheere, rien de nouveau sous le soleil, enfonceur de portes ouvertes ...

- PUSILLANIMES : “Mais c’est une réforme de la société que vous voulez ...

- MERCANTILES : “Cessons de faire des bulletins et nous fermerons l’école ...

- BESOGNEUX : “Montrez-moi une école où il n’y a pas de bulletin ...

- RÉSIGNÉS : “Qui a trouvé mieux que les examens pour faire travailler ?

- PRAGMATIQUES : “Je concilie volontiers une pédagogie active et une évaluation sérieuse préparant à affronter les exigences réalistes ...

- CENSEURS : “Il faut bien évaluer les acquis en fin d’école primaire ...

Les avis des ironiques, des autoritaires ou des désabusés ne changeront rien à ce fait : la notation est une mystification pour les notateurs, les élèves et les parents ... n’en déplaisent aux fonctionnaires hiérarchiques très soucieux de maintenir un pouvoir à travers l’examen qu’ils organisent ou tout simplement par les interrogations de fin d’année. Les faits sont là ...

Malgré le malaise, la plupart continuent. Ils ressemblent aux sujets testés par S. Millgram qui, par obéissance, envoient 450 volts à un patient.

III. Un exercice ... (à l’envers) de manipulation des critères de notation

La troisième étape de la démarche pousse les choses plus loin car des participants objectent encore que si l’orthographe postule des critères - et donc des notes - variés, il en va sûrement autrement en mathématiques ... par nature, science exacte !

D’autres affirment que, si on définit les critères avant la notation, tout sera réglé ; mais quels critères et pourquoi ? Cette étape sous forme de notation “à l’envers” met en déroute ceux qui pensaient encore à une objectivité de la note.

L’animateur écrit un problème d’arithmétique au tableau :

Pierre achète 2 bouteilles à 1,5 € pièce. Il donne 10 €. Combien lui rendra-t-on ?

Avant d’indiquer la solution de la petite Charlotte, l’animateur signale que chaque participant a pour mission, s’il l’accepte, d’inventer TOUS les arguments possibles et imaginables pour défendre une note arbitraire proposée à chaque participant :

Dès lors, démontrez que la solution de la petite Charlotte vaut 0/2. Vous, trouvez tous les motifs pour donner 0,5/2. Vous, 1/2. Vous, défendez la note 1,5/2. Le suivant 2/2 ; le participant n°6 est invité à soutenir que Charlotte a mérité moins que 0 sur 2 ... et finalement, un 7e participant doit imaginer pourquoi la solution se verrait notée davantage que 2/2.

La solution apparaît alors au tableau : “8,5 euro

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Annexe 2 - Motifs retenus pour justifier les diverses notes de Charlotte

- Travail individuel
- Regroupement des notateurs pour rédiger une affiche par note
- Affichage des 7 arguments
- Discussion

TOLLÉ

Il n’est pas rare que des participants s’insurgent contre la manipulation dont ils se disent l’objet. L’appel au peuple est décisif : “Sur un petit bout de papier, discrètement, notez la solution de la petite Charlotte sur 2 points.
Publication des résultats : des 0 ; 0,5 ; 1 ; 1,5 sur 2 refleurissent comme par enchantement !

IV. Témoignages

L’extraordinaire possibilité de tout prouver va être “illustrée” dans l’étape suivante.

Mission : “Individuellement, en silence, racontez, par écrit, l’arbitraire d’une note qui vous a affecté(e) ou qui a touché un de vos proches.
Invitation à rédiger un texte personnel commençant par : “Je me souviens ...

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Annexe 3 - Témoignages

Missions suivantes : “Échangez vos récits”, “lisez à haute voix ce qui vous frappe” (cf. Annexe 3)

AU DELÀ DE L’ARBITRAIRE

Il n’est pas rare non plus que des participants croient la note justifiée lorsque le questionnaire est bâti de manière dichotomique (tout ou rien).
L’animateur propose alors un petit examen de géographie, oral et collectif, sur deux points :
- “Quelle est la capitale de l’Italie ?
- Quel est le plus long fleuve de Bornéo ?

Là, tous les participants obtiennent une cote juste : 1 point sur 2.

Rupture, sous forme de question écrite au tableau :
A quoi, à qui cela est-il utile ?

V. Et maintenant, que vais-je faire ?

Si la note est INCROYABLE, alors il ne faut plus y croire soi-même, ne plus faire semblant devant les enfants, les parents et les collègues qu’on y ajoute foi.

A chacun de trouver sa voie ...

Parmi les réalisations concrètes, entreprises par des militants G.B.E.N., on peut citer :

- rendre la note de plus en plus rare ...

- faire des interros pour repérer qui n’a pas compris (sans points)

- former des groupes de solidarité autour des deux ou trois élèves qui ont ingéré l’idée fataliste “je ne suis pas capable” afin que les autres élèves les forcent à chercher par des inductions silencieuses.

- seuls les deux ou trois “faibles” font l’épreuve et on avance quand il y a zéro faute PARTOUT !

- imploser les bulletins en variant les totaux d’un élève à l’autre, en remplaçant certaines notes par une phrase, etc. et en expliquant aux parents pourquoi.

- réunir les parents, et les enfants peut-être, pour vivre des étapes d’une démarche en docimologie in/croyable.

- demander, en salle des profs, de l’aide (?) pour noter parce que c’est devenu insupportable.

- garder les fameuses “questions de réflexion” comme amorces de démarches d’auto-socio-construction et les raconter aux parents ; filmer des séquences de réussite par tous.

- remplacer les examens traditionnels (peu à peu) par la présentation d’un chef-d’œuvre par chaque élève (travail global, décloisonné, personnel) devant un auditoire. Sujets à caractère général ou social.

- raconter, par écrit, au jour le jour, les conseils de classe où on dégage les apprentissages du jour et du lendemain. Diffuser ces écrits auprès des membres de la communauté éducative.

- l’auto-socio-construction est un tâtonnement qui postule l’erreur ... à prendre en compte, comme moteur et non pas à sanctionner ...

- faire vivre une démarche de dialogue socio-cognitif aux parents pour qu’ils voient l’absurdité de stopper l’apprentissage par une note.

Ainsi en arriverait-on à installer une classe coopérative, ouverte sur l’action sociale à travers des groupes de solidarité où lire, écrire, parler, calculer, jouer, participer, interroger, inventer, rêver, chanter, chercher se feraient POUR DE BON à travers des projets de changement du monde à la mesure des enfants, des enfants au moi FORT et non des enfants mercantiles, travaillant pour des points-monnaie.

À partir de l’objection de conscience à la notation, phénomène crucial en éducation, construire une pédagogie socio-centrique, voilà l’enjeu, le sursaut démocratique urgent.

Charles Pepinster [2]

- Instigateur du GBEN (Groupe Belge d’Éducation Nouvelle - 1983)
- Fondateur de la Maison des Enfants, à Buzet (Floreffe, Belgique)
- Ancien inspecteur cantonal

[1Les écoles normales sont l’équivalent belge des I.U.F.M.

[2Article paru dans la revue Dialogue (GFEN), n°60, décembre 1987


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