Pour l’abolition de la note scolaire

Mesure

Extrait du livre "L’école entre Autorité et Zizanie", écrit par le LIFE (Chronique Sociale) Autorité Zizanie
jeudi 27 novembre 2008

« L’homme est la mesure de toutes choses. »
Protagoras

« Il y a une hiérarchie jusque dans l’infamie. »
Jules Barbey d’Aurevilly

L’école a raison de vouloir évaluer lucidement les acquis des élèves. A-t-elle les moyens de les mesurer comme on mesure une température ou un poids ? On n’en finit pas de critiquer la note scolaire et de la conserver. Les débats acharnés que suscite toute tentative de réforme du système d’évaluation témoignent de la prégnance des croyances attachées à la notation, peut-être aussi de l’ignorance des recherches qui mettent en charpie l’illusion d’une mesure exacte. Au-delà du fait qu’il faille dépasser pour chacun un vécu scolaire imprégné de bonnes ou de mauvaises notes, interrogeons-nous encore sur la pertinence de ce mode d’évaluation.

Barrigue Note

Les notes prétendent à une objectivité qui ne résiste pas à l’analyse. Depuis longtemps, la note scolaire ne convainc pas ceux qui veulent cerner les apprentissages réels des enfants, les pédagogues et les chercheurs. Les recherches en évaluation montrent bien la cuisine et les bricolages nécessaires pour fabriquer les notes. Le nombre qui en résulte se révèle peu fiable et dépend fortement de l’évaluateur. On sait que les enseignants censés respecter le même programme n’honorent pas en fait dans les mêmes proportions tous les pans des savoirs à enseigner. Chacun a sa propre interprétation de l’excellence et des exigences. La note se fabrique comme un repas, avec des ingrédients subjectifs, des erreurs, des biais, bref de l’humain. C’est pourquoi elle n’informe que minimalement sur les connaissances et les compétences effectives des élèves, elle n’indique rien de plus qu’un classement. La note se tricote et se trame comme le reste des faits humains, qui sont tâtonnants et approximatifs. Lui demander plus serait tout simplement irréaliste.

Elle fige aussi l’élève dans un état provisoire de ses apprentissages, souvent sans raison, car le temps d’apprendre n’est pas épuisé. L’usage de moyennes est à cet égard un non-sens. Tous les pédagogues et parents informés savent qu’une moyenne de quatre déclinée en deux plus six ne dit pas la même chose de la progression ou régression de l’apprentissage que celle qui s’agence temporellement en six plus deux.

Plus gravement, la note s’enferme dans une logique de la mesure au moment où devrait l’emporter une logique de la régulation. L’objectif effectif et affirmé de l’école devrait être de faire apprendre tous les élèves jusqu’au moment où ils quittent l’école et même au-delà, dans le cadre de la formation des adultes. Les diverses formes d’évaluation ne devraient venir qu’en soutien de l’apprentissage. Dans cette perspective, on peut résolument se passer de la note et se donner des moyens de cerner les acquis scolaires et leur évolution, puis de partager l’information avec les élèves et leurs parents.

Dans une perspective de formation, il n’est pas question de ne pas évaluer. Il importe au plus haut point, si l’on veut lutter contre l’échec scolaire et les inégalités, d’obtenir de l’information sur les acquis des élèves aussi bien que sur les effets des situations d’apprentissage qui leur ont été proposées. Sans cette information, nul enseignant ne peut réguler son action en connaissance de cause, construire de nouvelles situations d’apprentissage adaptées aux difficultés et aux obstacles rencontrés par la classe dans son ensemble ou par tel élève en particulier. À cette fin, il a besoin d’une évaluation qualitative, analytique, susceptible de fonder un diagnostic et un pronostic. Une note n’apporte rien de tel, elle dit seulement si tout va bien ou s’il faut s’inquiéter. Dans cette dernière éventualité, elle n’apporte aucune aide à la compréhension des difficultés
d’apprentissage et à l’élaboration d’une stratégie pour y remédier.

Le réel enjeu de l’évaluation n’est-il pas, en effet, de la connecter le plus intimement possible à la formation de l’élève ? C’est pourquoi on parle d’évaluation formative, voire d’évaluation formatrice. Cette dernière insiste davantage sur la nécessité pour l’élève de se représenter les objectifs d’apprentissage et les critères de réussite, pour devenir capable de s’auto-évaluer et de réguler son propre travail.

L’école se doit de faire apprendre chacun, notamment au cours de la scolarité obligatoire. Les notes et les classements créent un climat de compétition et de répression, légitimant l’excellence, stigmatisant les élèves en difficulté et préparant leur exclusion. Certains prétendent qu’en l’absence de compétition, les enfants seraient mal préparés, que la vraie vie est faite de compétitions, que le monde du travail les attend et ne leur fera pas de cadeaux. C’est oublier que l’école a justement été créée comme monde à part pour suspendre l’entrée dans la “jungle de la vie”, pour donner à chacun l’occasion de s’y préparer avec des armes sinon égales, du moins suffisantes pour survivre. Les années passées dans des conditions optimales de travail et de formation engendrent effectivement des connaissances et des savoirs, mais créent également un rapport actif au savoir, développent une autonomie, des qualités et de la chaleur humaine, de la solidarité, enracinées dans des expériences pédagogiques interactives et significatives, créant ainsi des compétences probablement durables et
transférables ainsi qu’un rapport au monde dont les défis du XXIe siècle ont bien
besoin. C’est de cela dont l’école doit vraiment prendre la mesure !

En regard de ces enjeux éducatifs, la note scolaire paraît un outil bien dérisoire. L’affirmation qu’elle est “démocratique” parce que tous les parents la comprennent est sans fondement. Toutes les expériences de scolarité sans note montrent que les parents peuvent être informés de façon plus nuancée, interactive, bref plus intelligente et moins traumatisante pour ceux dont les enfants sont en difficulté. Les enfants savent également, lorsqu’on les interroge, dire ce que l’absence de notes et les autres dispositifs d’évaluation leur apportent. Oublions ces examens qui agissent comme des aimants pernicieux en orientant les efforts vers la réussite, comme le recommande Albert Jacquard !

Derrière la mesure instituée se cache la véritable intention de ceux qui défendent encore la note scolaire : préparer et justifier une sélection jugée inéluctable, mais qui doit aujourd’hui paraître résulter du mérite scolaire plutôt que de l’origine sociale. Les débats autour de la note masquent en fait une profonde divergence sur les priorités : dégager une élite ou instaurer une école pour tous.

Danielle Bonneton

- Membre du Laboratoire Innovation, Formation, Éducation (LIFE) - Université de Genève
- Membre du Groupe Romand d’Éducation Nouvelle (GREN)
- Enseignante et formatrice
- Membre de la Société pédagogique genevoise


Extrait de :
Laboratoire LIFE - Université de Genève, L’école entre Autorité et Zizanie, Lyon, Chronique Sociale, 2003

Pour en savoir plus :
- Hadji Ch., L’évaluation démystifiée, Paris, ESF, 1997
- Merle P., L’évaluation des élèves - Enquête sur le jugement professoral, Paris, PUF, 1996
- Perrenoud Ph., L’évaluation des élèves - De la fabrication de l’excellence à la
régulation des apprentissages
, Bruxelles, De Boeck, 1998


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