Pour l’abolition de la note scolaire

Comme un fruit mûr… Le redoublement…pfuît !

mercredi 23 septembre 2015 par Charles Pepinster

Il y a plus de 23 ans, j’ai eu carte blanche pour créer l’école de mes rêves, une école officielle, gratuite donc pour tous, communale mais d’Education Nouvelle. Oui.
Le premier septembre 1992, j’ai quitté mes fonctions d’inspecteur cantonal pour devenir, aidé d’une institutrice volontaire, l’instituteur de 26 enfants de 6 à 12 ans.
C’est le bourgmestre* de Floreffe (Belgique) qui m’a permis de rouvrir, sous sa responsabilité, dans le village de Buzet, une école publique et gratuite, fermée depuis longtemps, faute d’élèves. Ils sont maintenant 85.
Jean-François Manil, instituteur, depuis 2014 docteur en sciences de l’éducation, m’a relayé… en mieux.

Je n’avais pas songé d’emblée à y supprimer les redoublements dont on déplore la nuisance.
Ceux-ci sont tombés d’eux-mêmes, comme des pommes en automne.
Comment ? En créant un ENSEMBLE cohérent, un autre système où répéter une année n’avait plus de sens.

En fait, le non redoublement a été une conséquence et non un objectif a priori. Il est la suite logique d’un principe. Cette règle générale théorique qui guida ma conduite s’appelle tout simplement la fraternité.
Des valeurs opérationnelles l’accompagnent : non compétition/solidarité, non violence institutionnelle et personnelle, confiance, respect, coopération, débrouillardise/autonomie, attention aux autres, liberté, dialogue, loyauté, connivence, audace/risque, non jugement, écoute active, résilience, droit à l’erreur tant dans les conduites que dans les apprentissages, fermeté, exigences ada/optées dans le dialogue, conseil de l’école pour prendre les décisions, co-titulariat, activités d’apprentissage tantôt imposées/tantôt au choix, projets, place du corps reconnue, ouverture sur le quartier et ses ressources, décloisonnement des matières, écrits émancipateurs, équipe enseignante en concertation inventive quotidienne obligatoire, accueil des nombreux visiteurs.

Quand j’ai voulu mettre en action tous ces paramètres d’Education Nouvelle, j’ai obtenu d’occuper une maison de neuf espaces, avec un grand grenier, appartenant à l’administration communale que j’ai appelée la Maison des Enfants. Cette ancienne maison de l’instituteur jouxtant l’ancienne école, désormais école communale, a permis aux élèves éparpillés dans neuf pièces d’apprendre sans le regard constant des adultes.
Cette contrainte architecturale voulue ne pouvait se vivre qu’avec les principes de solidarité, de créativité et de confiance débouchant sur une capacité à s’autoréguler. J’ai dû concrétiser ce parti pris.
Comment faire pour apaiser les tensions, pour débarrasser les enfants d’une méfiance acquise au contact d’enseignants souvent coercitifs, afin donc qu’ils mettent toute leur énergie dans l’apprentissage plutôt que dans le chahut ? Qu’ils parviennent à se déplacer librement, calmement dans la maison ?
Mon intention a été de respecter la loi scolaire mais sans y ajouter d’auto prescriptions/restrictions que auraient été mes prisons mentales : pas d’examens notés donc aucun bulletin chiffré, abolition des punitions et des récompenses, des humiliations, des surveillances/sanctions, des dénonciations aux parents. Toutes ces mesures étaient, je le répète, non seulement permises par les lois scolaires (que j’avais dû faire respecter pendant 18 ans d’inspectorat) mais elles étaient adaptées à un public enfantin, au début assez particulier : environ 20 élèves sur les 26 premiers avaient été en échec scolaire, avaient même redoublé une année dans l’école traditionnelle qu’ils fréquentaient avant leur venue à Buzet.

Je ne pouvais dès lors pas reproduire ce qui avait dégoûté la plupart des enfants.
Il fallait arrêter ce train, en descendre et changer de voie pour partir enfin dans le bon sens.
En d’autres termes, une autre cohérence était nécessaire. Il convenait de remplacer toutes les pièces du puzzle/école pour en constituer un autre plus harmonieux, plus respectueux des lois de l’apprentissage, décidément ancré dans la construction et non la réception des savoirs essentiels, culturels et pas seulement scolaires.
Changer une pièce de cet ensemble, comme par exemple supprimer les redoublements n’avait pas de sens. Personne ne songeait à cela vu que la pédagogie tout entière était remise à l’endroit : projets, visites, réception de visiteurs intéressants, lecture du « grand livre de la nature » comme disait Jean-Jacques Rousseau, énigmes passionnantes en maths, en orthographe, en grammaire, écriture inventive de contes, de poèmes, théâtre tous les jours, exposés/allocutions sur des sujets libres largement documentés en histoire, sciences, géographie, arts et contacts avec les médias, enquêtes, gestion de la bibliothèque/centre de documentation, usage du téléphone et de l’ordinateur, bricolages, jeux coopératifs, jardinage, correspondance scolaire, accueil de nombreux visiteurs.

Cette ouverture à la créativité s’est appuyée sur une organisation souple des groupes d’élèves.
Ainsi, j’ai supprimé les classes d’âge pour regrouper les élèves en fonction des activités d’apprentissage : parfois les ‘grands’ ensemble, de même que les ‘moyens’ et les ‘petits’, parfois des trios faits d’un ‘petit’ + un ’moyen’ + un ‘grand’, parfois en ajoutant des élèves de la maternelle toute proche. Pas de fichiers individuels.
Un autre rapport aux parents s’est inscrit dans cette structure apaisante : réunions/actions, c’est-à-dire où les adultes vivaient l’appropriation de savoirs, seuls puis en groupes, afin qu’ils comprennent. Par exemple la construction géométrique des tables de multiplication, avec du matériel, du tâtonnement expérimental cher à Célestin Freinet. En outre, le ‘porfolio’ hebdomadaire renseignait les parents sur les apprentissages.

Dans cette organisation créative et solidaire, les devoirs à domicile sont tombés, eux aussi comme par enchantement. Dorénavant, les élèves qui le désiraient préparaient chez eux quelque chose qui pouvait intéresser les autres, sans soumission au ‘maître’ ; c’étaient désormais les ‘devoirs au choix’ libres : une lecture, une collection, des photos, une sonate de Schuber, une chanson de Brassens… Ces présentations, indemnes de jugements (et de notes évidemment), habituaient les élèves à s’exprimer en public.

Les examens de ‘fin d’année’- ni les autres non plus d’ailleurs- n’avaient plus de sens puisqu’on continuait, en septembre, les apprentissages variés de juin. Ainsi l’idée de refaire une année déjà faite ne venait même pas à l’esprit. On n’y pensait pas, cela aurait même paru incongru puisque l’on ne refaisait jamais les mêmes leçons. L’évaluation des acquis est pourtant essentielle. Elle guide la didactique mais elle est intégrée au processus d’apprentissage en cessant donc le système des interrogations (payées avec des points arbitraires) après le cours. Ainsi l’enseignant qui constate un manque de compréhension doit pallier aussitôt la carence en différenciant l’approche de la notion étudiée ; il invente une relance, une variation nouvelle sur la recherche, pour tous…et pas seulement pour un cas individuel. C’est ça, la différenciation des apprentissages.
« Mettre chaque chose en cent visages », recommandait déjà Montaigne au XVIème siècle.

Finalement, tous les élèves arrivent à démontrer, en fin d’école primaire, devant un public, qu’ils savent tous très bien lire, écrire, calculer, faire de la géographie, de l’histoire, des sciences, de la dramatisation, des interviews, de la musique, de la peinture dans un Chef-d’œuvre Pédagogique et cela, sans perdre de camarades tout au long du cursus scolaire ; preuve et non épreuve que j’ai adaptée à notre époque et installée d’emblée à Buzet.
Et la violence ? Elle est quasi inexistante, on comprend pourquoi … Des disputes enfantines persistent ? – Oui, mais on les règle dans le dialogue.

L’école débarrassée de sa violence institutionnalisée et banalisée, poursuit ainsi un noble but politique : faire vivre, dès l’enfance la Société du Futur où, sans heurt, chacun peut développer ses immenses capacités dans une culture de Paix avec les autres, tous les autres, tous capables.

Perspective : toutes les écoles de Belgique (et d’ailleurs ?) pourraient adopter les principes de Buzet et voir ainsi le redoublement ‘fondre sur sa base et se rompre’ pour paraphraser Etienne de la Boétie (1530-1563) dans son « Discours de la servitude volontaire ».
Comme un fruit mûr.

Ch. P. pepinstercharles@yahoo.be (17 sept.2015)
Groupe Belge d’Education Nouvelle, G.B.E.N.

* En Belgique, chaque commune doit organiser l’enseignement fondamental. Elle nomme les enseignants payés par l’Etat et elle décide des méthodes pédagogiques dans le respect des lois.


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